L’Open Access : nouvelle donne de la publication scientifique ?

L’Open Access : nouvelle donne de la publication scientifique ?

Avec le développement des technologies digitales, les pratiques scientifiques évoluent vers davantage de partage et de collaboration. Ce mouvement d’ouverture de la Science (Open Science) s’illustre notamment par l’évolution des modalités de publication des travaux de recherche, sous la forme de l’Open Access : les contenus et les supports se diversifient, les modèles d’affaire se transforment, les politiques gouvernementales et institutionnelles gagnent en flexibilité, les éditeurs élargissent leurs offres, et les règles associées à la gestion de la propriété intellectuelle évoluent. Explications.

Publication scientifique traditionnelle vs Open Access

La publication d’un article scientifique représente une phase majeure du cycle de vie de la recherche ; elle représente la première valorisation du travail du chercheur auprès de ses pairs, avant une éventuelle valorisation industrielle.

A titre indicatif, retenons que la phase de publication comporte 3 étapes :

  • La prépublication (preprint)
  • L’évaluation du manuscrit par les pairs (peer-review)
  • La diffusion de l’article final (final report)

Le marché de l’édition scientifique, qui sous-tend cette activité, se porte particulièrement bien :

  • 2,5 millions de nouveaux articles sont publiés par an, soit un article toutes les 20 secondes.
  • D’après l’Association of Research Libraries, le prix des abonnements aux revues scientifiques a dépassé la croissance de l’inflation de plus de 250% sur les 30 dernières années.
  • Le chiffre moyen de dépenses des instituts en revues scientifiques par an a atteint environ 10 milliards de dollars par an dans le monde.
  • Le marché présente des acteurs de poids, tel que l’éditeur Elsevier, qui fait figure de géant avec un chiffre d’affaire de plus de $25 milliards en 2015.

Traditionnellement, les modèles d’affaire associés à la publication sont majoritairement contrôlés par les éditeurs scientifiques. Or, ces derniers ont pour principale finalité de créer une activité rentable autour de la publication d’articles, avec parfois des abus estiment les chercheurs.

Or, l’Open Access (OA) est un dispositif qui offre un accès immédiat, permanent et gratuit aux publications scientifiques. Ce faisant, il permet notamment d’accroître la visibilité des travaux de recherche et, en conséquence, de valoriser davantage la contribution des chercheurs et des instituts.

Sur le marché extrêmement mature de l’édition scientifique, présentant toutes les caractéristiques d’un « océan rouge », l’Open Access offre des opportunités sans précédent, permettant potentiellement de faire bouger les lignes et modifier les rapports de force.

Diversification des contenus et des supports

Avec l’Open Access, les travaux des chercheurs peuvent être partagés en ligne gratuitement sur de multiples supports, à différentes étapes du processus, alors même que le contenu n’a pas encore été validé par les pairs.

Les expérimentations peuvent être publiées via des cahiers de laboratoire électroniques avec photos et graphiques, ou encore des plateformes spécialisées (ou non) en big data permettent d’importer des jeux de données ainsi que divers contenus comme des présentations de conférences.

Pour éviter les délais de validation, de publication ou d’embargo imposés par les éditeurs, les manuscrits peuvent être, par ailleurs, déposés sur des sites d’archivage comme PeerJ, Preprints ou Scopus. Cette prépublication permet d’avoir une visibilité immédiate et de recueillir les commentaires de ses pairs en amont de la publication proprement dite.

Enfin, de par leur position, les éditeurs pouvaient traditionnellement avoir tendance à structurer leur offre en privilégiant certaines thématiques, aux dépens d’autres. Mais l’Open Access modifie le système lecteur-payeur puisque c’est maintenant l’auteur qui va trouver les fonds pour financer la publication de l’article. En conséquence, l’offre se diversifie.

Par exemple, les résultats négatifs des expérimentations peuvent désormais être diffusés, ce qui est particulièrement intéressant pour la communauté scientifique car ils permettent d’éviter de perdre du temps à reproduire des expériences infructueuses.

Open Access Gold, Green, et Hybride

L’Open Access cherche cependant encore son modèle d’affaire. A ce jour, trois possibilités existent : Gold, Green et Hybride.

La voie « Gold » permet de publier un article sans délai, et de le rendre accessible à tous, gratuitement. Elle permet l’utilisation de licences pour protéger le droit d’auteur tout en autorisant les modifications et les réutilisations. En contrepartie, il est demandé à l’auteur, ou à son institution de rattachement par exemple, de prendre en charge les frais de soumission de l’article. A titre d’exemple, l’une des organisations à but non lucratif utilisant le Gold Open Access est PLOS (Public Library of Science).

La voie « Green » permet d’ouvrir l’accès aux articles après un délai d’embargo, dont la durée dépend de la revue (de quelques mois à 2 ans, voire plus), et de stocker l’article sur des plateformes d’archivage dédiées. Avant ce délai, le lecteur doit payer pour lire l’article. Il s’agit d’un modèle proposé par de plus en plus de revues scientifiques traditionnelles.

La voie « Hybride » (aussi appelée « Paid Open Access ») permet à l’auteur de payer un surplus pour rendre son article accessible immédiatement et gratuitement pour ses lecteurs. Le coût moyen est d’environ $3000 par article et peut aller jusqu’à $5000. Ce modèle se retrouve chez des éditeurs traditionnels.

Nous nous situons actuellement dans une phase de transition qui tend vers le « Gold OA ». Celui-ci n’est pas facile à atteindre car le business model de la publication scientifique tend à passer de celui du « lecteur-payeur » à celui de « payer pour publier ». Or, tant que les usages internationaux ne seront pas homogènes, l’utilisation du Gold OA entraînera un double coût pour les institutions. Elles devront payer à la fois pour soumettre des articles en OA et pour lire des articles non OA.

La phase actuelle de transition dans laquelle nous nous trouvons est dominée par le « Green OA » qui est moins onéreux, malgré la contrainte de la période d’embargo pouvant nuire à certains travaux et à certains domaines scientifiques. Il est aussi moins risqué pour les éditeurs que le Gold OA qui nécessite de trouver de nouvelles sources de revenus (publicité, subventions des institutions, centres de recherches…).

La transition économique vers le « Gold OA » devrait être rendue possible grâce aux économies effectuées par les institutions payant autrefois les abonnements aux revues ($10 milliards par an dans le monde) et qui ne devraient, à terme, plus avoir qu’à financer les soumissions d’articles en Gold OA ($4 milliards par an dans le monde).

Multiplication des revues

Les revues scientifiques proposant de l’Open Access se multiplient actuellement et il peut paraître difficile aux chercheurs d’évaluer la fiabilité et la qualité de leurs offres. Pour se faire, il est recommandé de vérifier l’appartenance de la revue à deux organismes reconnus : le DOAJ et le JCR.

  • Le DOAJ (Directory of Open Access Journals) : répertorie près de 10 000 revues OA qui doivent au préalable soumettre une application en donnant des informations sur les licences utilisées, les politiques en terme propriété intellectuelle, la qualité du processus éditorial…
  • Le JCR (Journal Citation Reports) : ne regroupe pas que des revues OA mais il donne chaque année des métriques de comparaison entre les journaux et notamment un facteur d’impact et d’influence.

En combinant ces deux organismes, il est ainsi possible de choisir sa revue en étant sûr qu’elle est en OA et qu’elle va permettre à sa publication d’avoir un impact fort en termes de vues, de téléchargements et de citations.

D’autres outils ont été développés à l’usage des chercheurs pour s’assurer qu’une revue est fiable,  comme le service en ligne ThinkCheckSubmit indiquant les bonnes questions à se poser avant de publier.

Des droits et des devoirs

Pour favoriser le développement de l’Open Access, les Etats mettent progressivement en place des cadres réglementaires plus ou moins contraignants ou incitatifs, induisant mécaniquement un certain nombre de droits et de devoirs.

Les USA font figure de pionniers concernant la règlementation de l’Open Access. Depuis 2013, la Loi FASTR indique que toute recherche financée par les contribuables doit être accessible en ligne gratuitement un an après sa publication ; cette loi s’appliquant à toutes les agences fédérales dépensant plus de $100 millions en R&D.

Entre 2015 et 2016, le Royaume-Uni a fait évoluer son cadre législatif pour développer de nouvelles pratiques allant dans le sens de l’Open Science (évolution de la Loi sur le copyright pour permettre le « text mining » et le « data mining » à des fins non commerciales sur les publications scientifiques) mais aussi pour résoudre l’équation du financement de ce nouveau modèle (modifications des subventions accordées aux établissements de recherche et encouragement à publier en OA).

Depuis 2013, l’Allemagne accorde automatiquement un droit d’exploitation secondaire aux chercheurs, 12 mois après la première publication, que l’éditeur ait donné son accord ou non.

En France, c’est seulement en Octobre 2016 qu’une nouvelle Loi pour la République Numérique a été promulguée. Elle stipule que si la recherche est financée par l’Etat au moins à 50%  et est publiée dans des périodiques paraissant au moins une fois par an, alors les auteurs ont le droit de publier en OA après un délai de 6 ou 12 mois maximum selon la discipline scientifique même si des droits exclusifs avaient été accordés à l’éditeur.

Par ailleurs, afin de garantir la cohérence des objectifs et des initiatives, l’Europe a lancé un programme nommé « Horizon 2020 » pour fixer les objectifs et moyens à mettre en œuvre dans le cadre de l’Open Science et de l’Open Access.

Sensibilisation et accompagnement des chercheurs

A l’image des gouvernements, les centres de recherche sont amenés à mettre en place des politiques d’incitation et/ou d’obligation pour encourager l’adoption de l’Open Access par leur communauté. Les chercheurs ne doivent donc pas uniquement rester vigilants à l’évolution du cadre réglementaire national mais aussi à celle des politiques de leurs organismes de rattachement.

Dans l’ensemble, les entités de recherche expérimentent des stratégies diverses, avec des résultats nuancées. Schématiquement, on distingue trois approches – nous prenons ici l’exemple du dépôt des publications dans des archives ouvertes (Green OA) :

  • Au CNRS, par exemple, la démarche est simplement présentée comme une possibilité. Il n’existe pas d’incitation ou de contrainte particulière.
  • L’Université d’Angers, l’INRA ou encore l’IFREMER ont choisi, quant à eux, d’encourager la pratique du dépôt dans les archives ouvertes depuis 2013, en demandant explicitement à leurs chercheurs d’adopter ce réflexe.
  • A l’INRIA, en revanche, il est demandé aux chercheurs de déposer leurs publications dans l’archive ouverte nationale HAL, sous peine de quoi leur papier ne saurait être évalué. On parle ici du « Modèle de Liège ».

Or, des statistiques européennes démontrent qu’une plateforme de dépôt dont l’usage n’est pas obligatoire ne contient que 7% des publications de l’institution alors qu’une obligation de dépôt fait monter ce chiffre à 17%. Seules les politiques contraignantes doublées d’une règle stipulant que seules les publications déposées sur la plateforme seront évaluées permettent de faire grimper ce chiffre à 87%.

En matière d’encadrement de leurs équipes scientifiques, les organismes de recherche peuvent également tirer parti des « altmetrics » venant enrichir les modalités d’évaluation des chercheurs. Au nombre de citations par article, ces indicateurs ajoutent par exemple le nombre de vues, de commentaires ou de téléchargements sur les papiers publiés sur le web. Ils peuvent également prendre en compte le nombre et la qualité des peer-reviews faites en ligne sur des plateformes dédiées (comme Publons par exemple).

Evolutions liées à la propriété intellectuelle

L’Open Access pose enfin la question de la propriété intellectuelle. Pourtant, le principe de la liberté d’accès avec droits de réutilisation et de modification des publications peut paraître contradictoire avec le concept du droit d’auteur et de propriété intellectuelle.

Ce paradoxe est en fait en voie de résolution. Les législations nationales sur la propriété intellectuelle évoluent et de nouvelles licences de publication introduisant plus de flexibilité que le traditionnel « tous droits réservés » apparaissent sur le marché.

Ces nouvelles licences reprennent le principe de l’open source alliant maintien de la propriété intellectuelle et distribution libre de l’œuvre avec possibilité de réutilisation, reproduction et modification sous certaines conditions. On parle alors de « certains droits réservés ».

Différents organismes proposent de telles licences comme Creative Commons depuis 2001 ou encore Open Data Commons depuis 2007.

Creative Commons (abrégé « CC ») est, de loin, la licence la plus répandue, avec 1.2 milliards de licences dans le monde en 2016. L’organisme à but non lucratif qui soutient cette initiative propose six licences gratuites ainsi qu’une option d’enregistrement des publications sur la blockchain.

Les auteurs peuvent être accompagnés dans le choix de la licence la plus adaptée à leur situation. Chacune d’entre elles se présente sous la forme d’une combinaison basée sur les quatre règles suivantes :

  •  Paternité (BY) : obligation de créditer l’auteur
  •  Usage non commercial (NC) : utilisation et distribution à but non commercial uniquement
  •  Pas d’œuvres dérivées (ND) : interdiction de modifier la création originale
  •  Partage à l’identique (SA) : création d’œuvres dérivées (réutilisation, reproduction, modification) autorisées uniquement si elles sont ensuite partagées avec la même licence

La licence la plus utilisée en 2016 est « BY-SA », à 37% (c’est par exemple celle de Wikipédia). Elle est suivie par la licence « BY », qui contient le moins de restrictions, à hauteur de 20%.

Une autre solution alternative aux modalités traditionnelles de gestion de la propriété intellectuelle réside dans l’utilisation d’identifiants uniques et permanents pour chaque chercheur. Les risques liés à l’homonymie sont ainsi supprimés et, de façon moins anecdotique, cette solution permet de créditer l’auteur de façon fiable.

Différents organismes proposent de générer ces ID comme ORCID, ResearchID, ScopusID ou IDHAL et sont parfois intégrés avec d’autres outils d’Open Science comme des plateformes d’archivage.

  • ORCID (Open Researcher and Contributor ID), qui est l’un des plus reconnus depuis 2012, recueillait près de 3 millions d’identifiants pour 300 organisations dans le monde en 2016. Cette organisation à but non lucratif offre de nombreuses intégrations comme avec : Linkedin, Scopus, HAL, Overleaf et ResearchGate.
  • ResearcherID existe depuis 2008 et gère plus de 2 millions d’identifiants en 2016, dont un peu plus de 16 000 en France. Il présente l’avantage d’être intégré avec la plateforme Web of Science.

Une bonne pratique pour les auteurs consiste à créer deux identifiants : l’un sur ORCID et l’autre sur ResearcherID, puis de les lier. Dans ce cas, les publications seront publiées sur les deux plateformes afin de bénéficier d’un plus large rayonnement.

 

En synthèse, l’Open Science se caractérise encore par une forte diversité des outils, des pratiques et des solutions. En tout état de cause, il s’agit d’un modèle qui se cherche encore. Pendant cette phase de transition vers davantage de stabilité en termes de cadre réglementaire mais aussi de modèles d’affaire et de consolidation des outils (plateformes d’archivage, plateformes avec service big data pour le dépôt de jeux de données, cahiers de laboratoire digital…), concluons temporairement en soulignant à quel point l’Open Access représente une opportunité sans précédent pour les organismes de recherche.

Ceux-ci ont, en effet, tout à gagner à se doter par exemple d’un service spécialisé en Open Science. Il s’agira, pour les équipes de ce dernier, d’identifier les opportunités à travers une veille 360°, d’évaluer leur pertinence, d’expérimenter et d’accompagner les chercheurs dans l’adoption des nouvelles solutions.

Imprimer cet article

Chloé Desquirez

Chloé Desquirez

Consultante en projets de transformation chez aXoma Consultants
Chloé Desquirez

Les derniers articles par Chloé Desquirez (tout voir)

Suivez nous sur LinkedIn